Deux mois étaient passés depuis ce jour, et Zven et moi ne nous étions plus quittés. Il était mon meilleur ami, mon alter-ego et mon opposé, mon âme-soeur.
Bien sûr, il est peut-être un peu trop tôt pour parler d'âme-soeur: On a 12 ans et on ne se connaît que depuis 2 mois mais ce garçon là... C'est simple, quand je ne suis pas avec lui je pense à lui, il me manque mais je n'en souffre pas. C'est comme si une partie de moi était toujours avec lui, et une partie de lui toujours avec moi.
Des amis? Oui, mais plus que ça. On avait besoin l'un de l'autre. J'avais besoin de lui pour me faire une place ici, tout en étant différente des autres. Je venais de Berlin, j'étais citadine, je ne voulais pas être confondue avec toutes ces campagnardes qui jouaient encore à la poupée. Mais plus que tout, Zven me faisait rêver. Avec lui, tout paraissait possible, désormais je ne doutais plus de retourner à Berlin un jour, et même peut-être de partir vers l'Ouest, aux Etats-Unis avec lui. Le suivre dans son délire... Voilà ce dont il avait besoin chez moi. Ca et aussi autre chose... simplement être là, une oreille attentive pour sa vie si désastreuse.
Oh bien sûr il était trop fier pour me raconter ses souffrances et tout ce qu'il vivait, mais entre tous ses récits sur les qualités de sa mère, de ses s½urs et de son frère, le silence sur son beau-père était le plus révélateur. Jamais nous ne parlions de lui, et lorsque je parlais des prouesses de mon père pour une chose ou pour une autre, Zven me répondait en glorifiant son oncle, ou en me racontant les derniers exploits de l'un des membres de Kiss ou d'AC/DC...
Les seuls models masculins qu'il avait était des gens loin de lui, des personnes qu'il ne voyait que très peu ou qu'il n'avait même jamais rencontré. Des personnes qui ne pouvaient pas le décevoir ou mal se comporter avec lui.
Un jour c'était son beau-père qui l'avait emmené à l'école. Je m'en souviens puisque sa voiture s'était garée juste à côté de la notre, nous étions arrivés en même temps. J'avais tourné la tête vers cette voiture qui devait être blanche à l'origine, et je suis tombée sur un homme dont rien que l'apparence puait l'alcool. Il s'était adressé au garçon à côté de lui, l'air pressé et sans aucun amour. Le garçon était descendu aussi vite qu'il l'avait pu et je fus effarée en reconnaissant Zven.
Je n'avais pas bougé devant cette scène, j'étais restée dans la voiture de ma mère, avais embrassé celle-ci pendant qu'elle me souhaitait une bonne journée, et avais rejoint Zven devant la salle de classe.
J'ignore pourquoi mais je ne lui en ai jamais parlé. Je ne sais pas s'il m'avait vu ce matin là dans la voiture voisine à la sienne, mais le fait qu'il ne veuille pas m'en parler de lui même m'incitait à tenir mes distances. Le jour où il voudrait en parler, je serais là, il le sait.
- J'ai froid!
- Tu aurais du pendre un manteau plus chaud au lieu d'essayer de faire la belle avec celui-là!
- Ils n'avaient pas prévu ce temps là à la météo! Et puis il ne faisait pas aussi froid à Berlin...
- On est en novembre, tu aurais du t'attendre à ce qu'il neige.
Je regardais tomber les flocons blancs sans grand enthousiasme. C'était les premières neiges et tout le collège était dehors à se lancer des boules ou à faire des bonhommes mais encore une fois, Zven et moi nous tenions à l'écart.
Mes lèvres grelottaient, j'avais un manteau double épaisseur, un bonnet, une écharpe et des gants, mais j'étais gelée. Pas de doute, il faisait plus froid ici qu'à Berlin! Zven se tourna vers mon visage que l'air avait rosi.
- Pfff, les filles sont vraiment des chochottes!
- Te fous pas de moi! C'est le pôle Nord ici, si tu ne t'en rends pas compte c'est que t'es un esquimau!
- Héé!
Je soufflai dans mes mains gantées.
- Tu veux qu'on rentre à l'intérieur? me demanda Zven.
- Non, on est déjà à l'intérieur toute la journée.
- Oui mais là tu te les pelles.
- C'est pas grave, je préfère ça.
Zven me regarda un instant et s'approcha. Il me prit dans ses bras pour me réchauffer. C'était la première fois que nous nous retrouvions aussi proches et mon c½ur s'emballa. Je remarquai qu'il avait grandi pendant ces deux mois, il était aussi grand que moi maintenant. Je me serrai un peu plus à lui et sentis son propre c½ur cogner contre sa poitrine. C'était comme si nous enfreignions un interdit que nous ne nous étions pas fixés. Silencieusement, il me frotta le dos et je rapprochai ma tête de sa nuque. Son parfum m'envahissait les parois nasales, c'était une odeur de lessive mêlée à une eau de toilette bas de gamme, mais c'était son parfum, son odeur à lui.
- Alors les amoureux, on préfère se bécoter plutôt que de profiter de la neige?
- La ferme Lisa!
Zven me lâcha et on se regarda, un peu gênés.
- On va au banc? Proposais-je
Il me suivit et on se dirigea vers un endroit un peu reculé de la cour: il y avait un arbre et en dessous un banc. C'était là que Zven et moi avions coutume d'aller pendant nos récréations. Ici, on pouvait faire nos plans sur la comète sans que personne ne vienne nous déranger.
- Tu as fait quoi ce week-end? me demanda-t-il.
- Rien... Enfin je suis allée à la piscine hier avec ma famille.
- Comme tous les dimanches.
- Ouais. Et toi tu as fais quoi ce week-end?
- On s'est promenés avec mon frère. Et puis on est allés au cinéma samedi soir.
- Ah, c'est chouette! Vous êtes allés voir "La vie est belle"? Il parait que c'est un super film!
- Non, tu rêves, il passe pas ici! On est allé voir "Berlin Alexanderplatz".
- Et c'était bien?
- Non. Les films allemands sont vraiment pourris mais mon frère il aime bien. Et puis ça faisait une sortie.
Je le regardai. Il avait cet air que je commençais à bien connaître.
- J'ai l'impression que tu ne me dit pas tout...
- Qu'est ce que tu veux que je te cache?
- Tu t'es encore bagarré!
- ...
- Qu'est-ce qu'ils t'avaient fait ceux-là, hein?
- Je ne me suis pas battu, ok?
- Oui, j'imagine que ton frère a calmé le jeu, heureusement qu'il était là. Qu'est ce qu'il s'est passé?
- ...
- Ils t'avaient mal regardé, c'est ça?
- C'est bon, pas la peine de me faire un sermon, mon frère s'en est déjà chargé.
- Bon. Mais fais attention, ça pourrais mal finir un jour. Tu tomberas sur plus fort que toi et tu risques d'en prendre plein la figure!
- C'est bon, j'ai l'habitude des coups, marmonna t'il.
- Quoi?
- Rien. Alors tu te préoccupes de ma santé maintenant?
- Au cas où ça t'aurais échappé, on est amis! Alors, oui je me préoccupe de toi, c'est normal, non?
Il ne répondit pas.